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« Penser notre histoire autrement » : la conférence de Gilles Bibeau sur alliances, métissages et regards croisés

Sorel-Tracy, le 5 octobre 2025 — À l’invitation de la Fondation des amis de la bonne entente et devant un auditoire attentif, Gilles Bibeau — anthropologue de carrière, globe-trotter de l’Afrique à l’Asie, et amoureux déclaré du Québec — a livré une conférence dense où se côtoient rigueur historique et sens du récit. À 86 ans « bientôt », dit-il en souriant, il reprend le fil d’un vaste chantier d’écriture : une série en cinq tomes qui revisite la construction de la société québécoise à partir de ses rencontres fondatrices — d’abord avec les peuples autochtones, puis avec le monde britannique.

Gilles Bibeau, anthropologue et professeur émérite à l'université de Montréal. Crédit photo : Philippe Manning / Sorel-Tracy Info
Gilles Bibeau, anthropologue et professeur émérite à l'université de Montréal. Crédit photo : Philippe Manning / Sorel-Tracy Info

Le cœur de son propos tient en trois axes : l’importance des alliances (plus que des traités) nouées par les Français, la complexité du métissage (biologique et surtout culturel) aux débuts de la colonie, et la nécessité d’une « vérité » partagée pour parler, aujourd’hui, de réconciliation. Pour situer l’auditoire, Gilles Bibeau rappelle que, bien avant la colonie royale de 1663-64, la vallée du Saint-Laurent est gouvernée par des compagnies de traite : ce contexte commercial imprègne les premiers contacts, les échanges, et jusqu’aux stratégies matrimoniales qui cimentent réseaux et loyautés.

Moment marquant de l’exposé, son retour sur 1534 et le premier voyage de Jacques Cartier. À Gaspé, Cartier dresse une haute croix — geste solennel que Donnacona, chef iroquoien du Saint-Laurent, interroge. Gille Bibeau cite alors la scène telle qu’il l’a reconstituée :

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« [Cartier] fait savoir à Donnacona que c’est une balise. Et quand il reviendra, c’est pour se guider et savoir exactement où il devra accoster. Alors qu’en fait, dans la langue des découvreurs de l’époque, c’était une prise de possession du territoire. »

Cette « balise » dit l’ambivalence des débuts : accueil curieux, mais déjà l’ombre d’une installation durable — et de ses violences. La suite est connue : Cartier embarque les deux fils de Donnacona, les conduit en France où ils seront baptisés, puis les ramène pour guider l’entrée du fleuve en 1535. Dès lors, les médiateurs — « truchements » — deviennent essentiels pour franchir la barrière des langues et négocier les équivalences d’un commerce inégal.

Gilles Bibeau insiste ensuite sur la grammaire des alliances : tabagies, wampums, pactes de sang, entraide militaire. La « première alliance » évoquée à Tadoussac (1603) annonce cette logique : commerciale, matrimoniale et stratégique à la fois. Mais l’équilibre est fragile, autant sous la pression des réseaux de fourrures que des rivalités inter-nations attisées par la présence européenne et par les maladies dévastatrices du XVIIe siècle.

Point fort de la conférence, enfin, le regard autochtone porté sur l’Europe — trois observations, rapportées dans l’ordre, qui éclairent un choc de mondes :

« Lors de leur visite en France, Donnacona et les siens étaient frappés par plusieurs choses. D’abord, l’inégalité sociale : les dorures et le luxe de la cour, contrastant avec la misère des gens dans les rues, leur paraissaient incompréhensibles. Ensuite, le fait qu’on puisse se soumettre à un roi aussi jeune — Louis XIII n’avait que dix ans — leur semblait tout aussi étrange. Enfin, sur le plan religieux, ils ne saisissaient pas comment un peuple pouvait vénérer un homme qu’on avait crucifié : comment, se demandaient-ils, celui qu’on a mis à mort peut-il être votre sauveur ? »

Par ces mots, Gilles Bibeau fait sentir la profondeur d’un malentendu réciproque : d’un côté, des sociétés européennes hiérarchisées, missionnaires et marchandes; de l’autre, des sociétés démocratiques, oratoires, « dans la nature » plutôt que « hors de la nature », où la parenté relie humains, animaux et plantes.

Conclusion sans triomphalisme : « il n’y a pas de réconciliation sans effort de vérité ». Cela suppose de nommer les nations, de relire Garneau et les manuels, de reconnaître la violence inhérente à toute colonisation — sans effacer pour autant les singularités des alliances d’ici. Entre mémoire et critique, la voie proposée par Gilles Bibeau est exigeante, mais féconde.

Comme le veut la tradition, la Fondation des Amis de la bonne entente remet une partie des bénéfices de l’événement à des organismes de la région. Cette année, les Scouts Pierre-De Saurel ainsi que la Société historique Pierre-de-Saurel ont été choisis pour bénéficier du soutien de l’organisation.

Geoffrey Shayne Packwood, directeur général de la Société Historique de Pierre-de-Saurel, Lise Gauthier de la Fondation et Amy Cournoyer de la SHPDS. Crédit photo : Philippe Manning / Sorel-Tracy Info
Geoffrey Shayne Packwood, directeur général de la Société Historique de Pierre-de-Saurel, Lise Gauthier de la Fondation et Amy Cournoyer de la SHPDS. Crédit photo : Philippe Manning / Sorel-Tracy Info
Geoffrey Shayne Packwood, directeur général de la Société Historique de Pierre-de-Saurel. Crédit : Philippe Manning / Sorel-Tracy Info

« Nous tenons à remercier la Fondation des Amis de la bonne entente pour ce don, qui nous permettra d’améliorer notre capacité à conserver les archives, mais aussi à les traiter afin de les rendre accessibles et diffusables. Notre objectif, c’est que les gens puissent en profiter et redécouvrir notre mémoire soreloise. C’est au cœur même de notre mission : faire vivre et faire découvrir la mémoire de Sorel-Tracy. » - Jeffrey Shea Packwood, directeur de la Société Historique Pierre-de-Saurel

Pierre Vaillancourt, de la foncadtion, Shanon Pohu des Scouts de Pierre-De Saurel et Amelia-Rose Gélinas. Crédit photo : Philipe Manning /Sorel-Tracy Info
Pierre Vaillancourt, de la foncadtion, Shanon Pohu des Scouts de Pierre-De Saurel et une jeune fille de l'organisation. Crédit photo : Philipe Manning /Sorel-Tracy Info
Shanon Pohu des Scouts de Pierre-De Saurel. Crédit photo : Philipe Manning / Sorel-Tracy Info
Shanon Pohu des Scouts de Pierre-De Saurel. Crédit photo : Philipe Manning / Sorel-Tracy Info

« J’ai l’impression que cette promotion fait vraiment une différence. Un énorme merci ! Le montant reçu va permettre d’améliorer la qualité de vie des gens d’ici — c’est un grand coup de pouce pour notre communauté cette année. » - Shanon Pohu, Scouts de Pierre-De Saurel

Deux intervenantes ont précédé M. Bibeau, chacune apportant une touche personnelle. Jennifer Bibeau est venue interpréter la chanson Oochigeas de Roch Voisine, tandis que Nicole O’Bomsawin a partagé des moments empreints de la culture de la Première Nation abénaquise, issue de sa communauté d’Odanak.

Jennifer Bibeau. Crédit : Philippe Manning / Sorel-Tracy Info
Jennifer Bibeau. Crédit : Philippe Manning / Sorel-Tracy Info
Nicole O'Bomsawin, crédit photo : Philippe Manning / Sorel-Tracy Info
Nicole O'Bomsawin, crédit photo : Philippe Manning / Sorel-Tracy Info

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