Les censitaires : bâtisseurs méconnus de la seigneurie de Sorel
Sorel-Tracy, le 5 mars 2021 — Dans cette entrevue, Madeleine‑Blanche Lussier expose avec précision le fonctionnement du régime seigneurial et le rôle central des censitaires, ces familles qui ont façonné le territoire de Sorel‑Tracy dès le XVIIᵉ siècle. Elle rappelle d’abord que pour comprendre le censitaire, il faut comprendre le système dans lequel il évolue : « il faut expliquer le régime dans lequel ces gens‑là vivent ». Ce régime, importé de France et en vigueur dès 1627, structure toute la vie sociale, économique et territoriale de la Nouvelle‑France.
Le seigneur reçoit sa seigneurie de l’intendant et doit ensuite la diviser en parcelles qu’il concède aux habitants. Ces lots, généralement de deux à trois arpents de front par quarante de profondeur, sont étroits et allongés afin de donner accès au fleuve au plus grand nombre. Le censitaire n’est pas propriétaire de sa terre : il en est l’occupant, tenu à des obligations précises envers le seigneur.
La première de ces obligations est le cens, un impôt modeste — « 3 ou 4 sols par arpent » — mais symboliquement essentiel. À cela s’ajoute la rente, plus élevée et variable selon les seigneuries. Le censitaire doit aussi accomplir des corvées, trois à quatre jours par année, pour les travaux collectifs : entretien des chemins, récoltes, tâches saisonnières. Lussier explique que c’est ainsi que s’est développé le chemin du Roy, aujourd’hui la 138, grâce au travail combiné du seigneur et des censitaires.
Un autre élément fondamental est le moulin banal. Le seigneur doit le construire, et en retour, « le censitaire est obligé de faire moudre son grain au moulin du seigneur ». Une petite portion du grain est remise au seigneur en compensation. Ce système, bien que contraignant, est moins rigide qu’en France, notamment parce que les distances et le faible peuplement rendent les contrôles difficiles.
Le rôle du censitaire dépasse toutefois les obligations économiques. Il est au cœur de la mise en valeur du territoire. En cultivant sa terre, en participant aux corvées, en s’intégrant aux structures religieuses et communautaires (fabrique, commune), il contribue à l’organisation sociale de la seigneurie. Lussier rappelle que les communes — encore visibles aujourd’hui à Sainte‑Anne ou Yamaska — servaient à faire paître les animaux et étaient essentielles à la vie collective.
Elle souligne aussi les limites du système : les terres de Sorel étant sablonneuses, elles s’épuisent rapidement. Sans engrais, « après 10 ans, il ne reste rien ». Cette pauvreté structurelle explique pourquoi tant d’habitants deviennent coureurs des bois ou voyageurs, cherchant à « arrondir leurs fins de mois » par le commerce des fourrures. À la fin du régime, les seigneurs sont indemnisés, mais les habitants, eux, s’appauvrissent, menant à l’exode vers les États‑Unis autour de 1878.
À travers ses explications, Lussier montre que le censitaire est l’acteur principal de la colonisation : travailleur, cultivateur, bâtisseur, parfois explorateur. Son rôle est à la fois économique, social et territorial. Sans lui, aucune seigneurie ne prospère.
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