ÉDITORIAL : Reconnaissance des compétences des immigrants : Au-delà du débat politique, une réalité humaine et familiale
Sorel-Tracy, le 25 septembre 2026 – Il y a des sujets politiques qu’on analyse de manière froide, avec la distance du journaliste. Et puis, il y en a d’autres qui viennent nous chercher directement au portefeuille, au cœur et au quotidien. Pour moi, l’immigration et l’intégration des nouveaux arrivants font partie de cette deuxième catégorie. Ma conjointe est immigrante, et ses enfants le sont aussi.
Lors du débat des candidats de Richelieu au Cégep de Sorel-Tracy, quand Gilles Delorme, du Parti Libéral, a abordé l’immigration comme solution pour réduire la pression sur notre système de santé et ramener des spécialistes sur le terrain, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai saisi la balle au bond. Lors de la période de questions réservée aux médias, je me suis présenté au micro avec une préoccupation bien réelle:
« Précédemment, monsieur Delorme a parlé de l’immigration pour améliorer le système de santé, notamment pour avoir plus de médecins et de spécialistes. Pourtant, la scolarité des immigrants est difficilement reconnue. Comment allez-vous gérer cet enjeu social ? »
Pris par ma nervosité du direct et le fil des échanges, seul le candidat libéral a pu répondre sur le moment. Qu’à cela ne tienne: une fois le calme revenu dans l’auditorium, je suis allé à la rencontre des trois autres candidats pour obtenir leur vision de cet enjeu capital.
Un non-sens humain et économique
Tout le monde a déjà croisé ou entendu parler d’un médecin, d’un ingénieur ou d’un professeur diplômé à l’étranger qui se retrouve chauffeur de taxi ou cuisinier une fois arrivé ici. Attention: il n’y a pas de sot métier. Mais dans une société québécoise qui manque cruellement de main-d’œuvre qualifiée — particulièrement en santé et dans nos services publics —, laisser ces talents de côté relève du pur non-sens.
On vend du rêve à des gens qui abandonnent souvent toute leur vie pour venir s’établir chez nous, pour parfois se retrouver dans une précarité remplie d’obstacles administratifs. Ma conjointe détient un baccalauréat en sciences politiques et a connu une carrière florissante dans son pays avant de devoir repartir à zéro ici. Aujourd’hui, elle travaille comme opératrice dans une usine. Mon souhait le plus cher est qu’elle puisse un jour dénicher un emploi stimulant à la hauteur de ses compétences dans notre région, pour qu’elle retrouve cette fierté professionnelle qui l’a habitée par le passé. Et je sais que c’est le souhait de milliers de familles.
Les compétences d’un médecin ou d’un professionnel ne s’évaporent pas en traversant une frontière. Ce sont les réglementations qui changent. Pourquoi exiger de refaire un cursus complet — souvent hors de prix selon le statut migratoire — plutôt que d’offrir des programmes de mise à niveau ciblés?
Voici ce que les quatre candidats de Richelieu avaient à dire sur cette question cruciale.
Les solutions des candidats: de l’allègement réglementaire au mentorat
Gilles Delorme (PLQ):
Pour le candidat libéral, la clé réside dans une reconnaissance gouvernementale directe:
« Il faut considérer qu’il y a une possibilité pour des immigrants, dans des domaines spécialisés, que le gouvernement du Québec reconnaisse l’équivalence de leur formation, de leurs connaissances et de leurs compétences […], quitte à leur donner l’équivalence de formation. »
Jean-Bernard Émond (CAQ):
Le député sortant rappelle la juridiction du Collège des médecins, tout en déplorant la situation actuelle et en prônant une re-qualification accélérée:
« On a des spécialistes qui viennent de l’étranger qu’on retrouve comme chauffeurs de taxi… Je trouve ça complètement déplorable. On doit les former! Peut-être faire une certaine re-qualification… accélérée… pour leur permettre d’intégrer notre service de santé. On a besoin d’eux. »
Julien Bergeron (QS):
Le candidat solidaire privilégie une approche de terrain, basée sur le mentorat et l’intégration directe en milieu hospitalier:
« Un médecin est vraiment capable d’apprendre sur le tas pour s’ajuster. Donc, avec une approche de mentorat et des examens de compétences, il pourrait ensuite intégrer directement un hôpital pour être formé. L’école de médecine, ça se fait dans un hôpital. […] Vérifier les acquis, ça ne devrait pas prendre autant de temps que ça en prend présentement. »
Jocelyn Desjardins (PQ):
Le candidat péquiste propose une révision globale des règles des ordres professionnels pour l’ensemble des métiers régis au Québec:
« On va mettre sur pied un secrétariat à l’efficacité gouvernementale et à l’allègement réglementaire. […] Les ordres, c’est l’accès aux professions. Ça va toucher à l’immigration et aux gens qui ont des diplômes venant de l’extérieur pour alléger leur entrée. Parce qu’en ce moment, les règles sont trop restrictives. » M. Desjardins a d’ailleurs précisé que cette mesure toucherait 55 professions réparties dans 46 ordres professionnels, incluant les infirmières et le milieu de la santé.
Espérer du changement
Sur le fond, un constat semble faire l’unanimité chez nos quatre aspirants députés: le système actuel est lourd, archaïque et sous-utilise des talents dont le Québec a désespérément besoin.
Il ne reste plus qu’à espérer que peu importe qui l’emportera le 5 octobre prochain, ces promesses d’allègement, de re-qualification accélérée et de mentorat dépasseront le stade des intentions. Pour l’avenir de nos services publics, mais aussi pour le respect et la dignité de celles et ceux qui choisissent de bâtir leur vie ici, chez nous.
Céryce Coutu
Journaliste et chroniqueur
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